Zone de Texte: QU'EST-CE QU'UN MYSTERE ?















































Sur le petit Larousse, la réponse est simple : « ensemble de doctrines ou de pratiques religieuses que seuls doivent connaître les initiés. Dogme religieux inaccessible à la raison : le mystère de La Trinité. Ce qui est obscur, caché, secret. Question difficile, énigme. Cette définition est juste, certes, mais bien insuffisante.

Pour le dictionnaire Hachette Multimédia de 1999, un mystère est d’abord (1.) une doctrine religieuse qui n’était révélée qu’aux seuls initiés. Cérémonies du culte qui se rapportaient à ces doctrines. Les mystères grecs d’Éleusis.

Nous trouvons ensuite 5 autres interprétations du mot « mystère » :
2. THÉOLOGIE : Dogme révélé du christianisme, inaccessible à la raison. Le mystère de La Trinité.
3. Ce qui n'est pas accessible à la connaissance humaine. Les mystères de la nature, du cœur humain.
4. Ce qui est inconnu, incompréhensible (mais virtuellement connaissable). Cette disparition reste un mystère pour la police. Percer un mystère.
5. Ce qui est tenu secret. Les mystères de la politique. Ensemble des précautions dont on s'entoure pour tenir une chose secrète (souvent sans raisons sérieuses). Expliquez-nous, au lieu de faire des mystères ! Il y est allé et n'en fait pas mystère, et ne s'en cache pas.

En littérature, c’est un drame religieux qui se jouait au Moyen Âge sur le parvis des églises.

Les dictionnaires sont d’accord sur la définition du mot mystère et de ses attaches avec la religion. Ceci dit, le mot « mystère » nous vient du latin mysterium et du grec mustêrion : de mustês (initié).

Son origine religieuse ne fait aucun doute : le mysticisme n'est-il pas, en théologie, l'initiation aux mystères de la foi avec, dans un certain sens, le sentiment de connaître Dieu par l'intuition et de pouvoir communiquer directement avec lui, l'extase étant le plus haut degré de cette union ?

Les anciennes religions à mystères avaient pour règle fondamentale le silence, et les initiés l'ont bien gardée. Le « silence extérieur » de nombreuses sectes, sociétés secrètes, sans oublier l'omerta de la mafia (société secrète également, bien qu'extérieurement l'une de plus connues) n'en sont que des prolongements.

Les mystères ne semblent donc accessibles qu'aux initiés, leurs connaissances doivent rester secrètes ou pour le moins, obscures et énigmatiques aux profanes.

Dans le langage populaire, faire mystère de quelque chose c'est en parler comme d'une chose importante, extraordinaire et d'en faire étalage, pour aviver la curiosité et en augmenter ainsi l'importance.

Cette curiosité avivée provoque rapidement chez les esprits « curieux » et avides de connaissances un besoin d'initiation. Ce besoin a été très habilement exploité pour aboutir au culte, à la connaissance du surnaturel, de sa magie, au besoin de révélations et de connaissances, dans un but plus ou moins lointain de domination (stratégie observable au sein de tous les mouvements religieux).

En 1870, lors de son concile, le Vatican déclarait : « Le mystère est une vérité cachée en Dieu, la connaissance ne peut nous en être donnée que par voie de révélation ; même alors, le mystère reste couvert du voile de la foi ».

Parler du mystère, c’est le profaner, autrement dit, le détruire.

La règle fondamentale des anciennes religions à mystères, qui ont fleuri dans le monde méditerranéen, était le silence : les initiés l’ont bien gardé. Seuls quelques renseignements, fragmentaires et elliptiques, nous ont été transmis par des écrivains grecs, comme Lucien et Plutarque, ou latins, comme Juvénal et Apulée. N’oublions pas aussi les Pères de l’Église, parmi lesquels Justin, Clément d’Alexandrie, Tertullien, etc.

Certains historiens considèrent que les religions à mystères s’enracinent dans les vieux cultes de la fécondité. Les divinités qui y étaient vénérées se présentaient par couples. C’est ainsi que nous trouvons une déesse mère (Isis, Déméter, Aphrodite, Cybèle) accompagnée d’un héros ou demi-dieu qui pouvait être son fils (sa fille dans le cas de Déméter), son époux ou son amant. Le héros meurt et ressuscite, symbole de la végétation qui disparaît et reparaît tour à tour suivant le rythme des saisons, et pourquoi pas de réincarnation !

Quand le christianisme fait son apparition, les religions à mystères, qu’elles soient d’origine grecque (mystères d’Eleusis, mystères de Samothrace, mystères de Dionysos, mystères orphiques) ou d’origine orientale (mystères d’Adonis, d’Attis et de Cybèle, d’Isis et d’Osiris, de Mithra) ont de nombreux adeptes.

Les âmes mystiques trouvent là ce que les religions officielles ne peuvent leur donner. Il est incontestable, d’ailleurs, que certains aspects du christianisme primitif évoquent le langage et les pratiques des religions à mystères. Il faut se garder, toutefois, de rapprochements faciles : les mêmes mots, les mêmes rites peuvent recouvrir des attitudes spirituelles différentes. C’est le cas du mot « mystère » lui-même, commun aux religions à mystères et aux auteurs chrétiens, mais qui désigne, ici et là, des réalités hétérogènes.

Avant la naissance du christianisme, le mot « mystère » (en grec, mysterion) apparaît dans quelques livres tardifs de l’Ancien Testament, en particulier le livre de Daniel (II, 18, 27-28, 47). Son équivalent hébreu (sôd) se rencontre dans les textes de Qumrân ; il y est question du « mystère à venir » qui déterminera, « au jour de la Visite », le sort des justes et des pécheurs. Le « docteur de justice » a reçu de Dieu la connaissance de tous les mystères contenus dans les prophètes ; mais « les derniers temps seront plus longs que tout ce qu’ont prédit les prophètes, car les mystères de Dieu sont merveilleux ». Ces textes du judaïsme tardif annoncent, en quelque sorte, la notion de mysterion qu’on trouve dans les épîtres de saint Paul.

Dans le langage paulinien, « mystère » désigne le dessein rédempteur, conçu par la sagesse du Père, de « tout rassembler dans le Christ » (Ephèse, I, 9-10). Le mystère, selon Paul de Tarse, englobe donc toute l’histoire du salut : la venue du Christ sur terre, sa mort et sa résurrection, sa croissance dans l’Église qui est son corps mystique, son retour (parousie) à la fin des temps.

C’est surtout dans les lettres adressées aux communautés qui baignaient dans une ambiance gnostique (Corinthe, Colosses, Ephèse) que Paul parle du mystère : I Corinthe, II, 7 ; IV, 1 ; Colosses, Y, 26 ; II, 2 ; Ephèse, Y, 9 ; III, 3-10 ; Vé, 32 ; VI, 19, etc. L’Évangile de Jean ignore le mot mystère, mais non les synoptiques : « A vous il est donné de connaître les mystères du Royaume des cieux » (Matthieu, XIII, 11 ; Marc, IV, 11). Comme plusieurs autres mots-clefs du langage théologique, « allégorie », par exemple, le terme de mystère a pour ainsi dire été baptisé par saint Paul, et s’est imposé par là aux auteurs chrétiens.

Chez les Pères grecs, le mysterion désigne, d’une part, les rites sacramentels du culte chrétien, tels que le baptême et l’eucharistie, d’autre part, les sens spirituels cachés sous la lettre des textes sacrés.

Le premier sens de « mystère » a presque entièrement disparu des langues occidentales qui, pour le vocabulaire théologique, sont tributaires du latin. Le grec mysterion a été traduit, très tôt, en latin chrétien par sacramentum, mot qui désignait le serment, en particulier le serment militaire.

Nous appelons donc « sacrements » ce que les Pères grecs appellent « mystères ». Ce premier sens a pourtant survécu ici ou là. Au temps de Bossuet, et même après, on dit volontiers « les mystères » ou « les saints mystères » pour parler du sacrement de l’eucharistie (messe).

Le deuxième sens du mot « mystère » peut paraître assez étranger au premier. En fait, il existe un étroit rapport entre les deux. Dans l’un comme dans l’autre cas, le « mystère » comporte un double élément : l’un visible (rite sacramentel, événement rapporté par le texte biblique), l’autre invisible (grâce conférée par le rite, sens spirituel caché sous la lettre de l’Écriture). Ce sens est très fréquent chez Origène (IIIe siècle), qui, dans ses Homélies sur la Genèse, se propose de découvrir à ses auditeurs les « mystères et allégories de la Loi » (X, I).

Or, découvrir les mystères, c’est montrer que, sous l’apparente simplicité de la lettre, se cache un foisonnement de sens spirituels. À ce niveau de la réflexion chrétienne, le terme, on le voit, a une signification bien différente de celle qu’on lui donne couramment aujourd’hui.

Le christianisme primitif n’a pas honte de ses mystères ; il n’a pas à les défendre contre les attaques des « rationalistes ». Bien au contraire, en cette ville d’Alexandrie, accueillante à toutes les religions et à toutes les philosophies, Origène ne peut que se réjouir de trouver des mystères dans les Écritures chrétiennes, de découvrir, à chaque page de la Bible, « le vaste océan des mystères » (IX),

Cette acception du mot va se conserver longtemps en Occident, grâce notamment aux œuvres d’Origène qu’on pourra lire dans les traductions latines de Rufin. Ainsi, au XIIe siècle, l’abbé Isaac de l’Étoile confiera à ses moines : « Pour moi, je l’avoue, ce sont partout les mystères qui me plaisent le plus. »

Au cours des siècles, la notion a pris, comme on peut s’y attendre, des significations diverses. Au XVe siècle, par exemple, on appelle « mystère », sans doute par confusion de mysterium et ministerium, une composition dramatique sur un sujet religieux : telle la Passion d'Arnoul Gréban.

Au XVIIe siècle, le cardinal de Bérulle et l'école française de spiritualité insufflent au mot une vie nouvelle, en mettant au centre de leurs préoccupations la contemplation des « mystères du Fils de Dieu ». Les événements de la vie terrestre du Christ sont considérés non comme des faits fugitifs, mais comme des états qui demeurent : Bérulle parle de la « perpétuité des mystères ». C'est dans cette perspective qu'il faut lire les Elévations sur les mystères de Bossuet. Enfin, les « mystères du rosaire » (joyeux, douloureux, glorieux) sont une méditation (destinée à accompagner la récitation du chapelet) sur les différentes étapes de la vie du Christ.

Aujourd’hui, les mystères sont des « dogmes révélés, que le fidèle doit croire, mais qu’il ne peut comprendre ».

Si élémentaire soit-elle, une telle définition n’est pas en désaccord avec l’enseignement que les théologiens catholiques dispensaient en la première moitié du XXe siècle.

Selon le Dictionnaire de théologie catholique, trois propriétés essentielles doivent être attribuées aux mystères : les mystères sont des « vérités proportionnées à l’intelligence divine, infiniment supérieure à toute intelligence créée, humaine et même angélique » ; ce sont des « vérités dont la connaissance ne peut dès lors nous parvenir que par voie de révélation » ; ce sont des « vérités qui, même connues par voie de révélation divine, demeurent couvertes du voile sacré de la foi et enveloppées d’un obscur nuage ».

Les principaux mystères imposés à la foi sont : La Trinité, l’Incarnation, la Rédemption.

Une telle notion du mystère dictait une double tâche aux théologiens chrétiens : d’une part, sauvegarder l’existence de mystères proprement dits et, d’autre part, mettre en évidence que les mystères ne contredisent pas la raison. Assurément, il n’est pas toujours aisé d’assurer cette double tâche, ce qui revient à cheminer sur une étroite crête entre deux précipices : celui du rationalisme et celui du fidéisme.

Le premier Concile du Vatican donnait à ce sujet des directives judicieuses, qui furent peu suivies : « Lorsque la raison, éclairée par la foi, cherche avec soin, piété et modération, elle arrive, par le don de Dieu, à une certaine intelligence des mystères… ». Le Concile invitait donc à la « mystagogie », c’est-à-dire à une pénétration, par le dedans, des mystères de la foi.

En fait, les théologiens se sont plus volontiers adonnés à l’apologétique, c’est-à-dire à la défense des mystères contre les attaques du dehors. Certains d’entre eux l’ont fait avec une naïveté touchante. C’était là, d’ailleurs, une vieille tradition scolastique, que le cartésianisme n’avait nullement ébranlée, comme en témoigne cette lettre que le père Vatier, jésuite, adressait à Descartes : « Je ne saurais m’empêcher de vous confesser que, suivant vos principes, vous expliquez fort clairement le mystère du saint Sacrement de l’Autel, sans aucune entité d’accidents. »

Plusieurs tentatives ont été faites pour redonner au terme la plénitude de sens que des siècles de scolastique lui avaient fait perdre, et pour le revivifier au contact des sources bibliques et patristiques.

La première tentative est née chez les philosophes. On peut en déceler l’amorce chez Pascal. La transmission du péché originel, qui est, selon lui, « le mystère le plus éloigné de notre connaissance, est une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes ». La situation se trouve ici renversée au profit du mystère : le mystère devient, chez Pascal, le tremplin d’où la pensée prend son essor : « Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. »

L'un des essais les plus intéressants pour repenser l'idée de mystère a été, à l'époque contemporaine, celui de Gabriel Marcel dans Position et approches concrètes du mystère ontologique en 1933. Gabriel Marcel reproche aux philosophes d'avoir abandonné le « mystère » aux théologiens d'une part, aux vulgarisateurs de l'autre. Gabriel Marcel situe la notion de mystère par rapport à celle de problème, tout en sachant qu'on ne peut espérer tracer, entre les deux, une ligne de démarcation rigoureuse : « Un mystère, c'est un problème qui empiète sur ses propres données, qui les envahit et se dépasse par là même comme simple problème. » Il fait porter sa réflexion sur le mystère de l'union de l'âme et du corps, le mystère du connaître, de l'espérance (dont Péguy, en poète, avait si éloquemment parlé), le mystère de l'amour, de la présence, de l'être.

Une autre tentative pour redonner au mot « mystère » la chaleur et la vie vient d’un tout autre horizon. Un bénédictin allemand de Maria-Laach, dom Odon Casel (1886-1948), a défendu toute sa vie la conception « mystérique » du culte chrétien. En réaction contre le rationalisme théologique, dom Casel s’est fait l’apôtre du « retour au mystère », ce dernier étant conçu non plus comme une donnée dogmatique « que nous devons croire, quoique nous ne puissions pas la comprendre », mais comme une réalité vécue au sein de la communauté ecclésiale et de sa liturgie. Tout en déclarant le mystère chrétien irréductible aux mystères païens, DOM Casel se plaît à souligner les points de contact : « Avec le temps, comme chaque page du missel romain en témoigne, la langue des mystères est devenue si bien la propriété de l’Église qu’on en arrive à ne plus même se souvenir de l’origine païenne de cette terminologie » (Das christliche Kultmysterium). C’était revenir aux sources du mystère chrétien : tentative généreuse, que l’orientation actuelle du mouvement liturgique semble bien avoir compromise.

En définitive, le mystère est une réalité paradoxale. On ne peut en parler qu’en l’arrachant au sanctuaire et en le produisant au grand jour, ce qui est le profaner, donc le nier comme mystère. Laisser ou réintroduire le mystère dans le sanctuaire, c’est préserver son essence même, mais c’est l’éloigner d’autant du domaine que contrôle la raison pure.
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